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17.10.08

23:40

LETTRE À BOB DYLAN

par Karen Ricard

 

 

Cher Bob Dylan,

 

À l’occasion de la sortie de votre Bootleg Series volume 8: Tell Tale Signs, je vous fais le coup de la «lettre au chanteur», ce truc éculé qu’utilisent parfois certains critiques sur un ton blasé pour créer un effet d’intimité avec la star qui ne manque jamais d’impressionner les lecteurs.

 

J’ai l’habitude d’être plus discrète, mais cette missive s’impose puisqu’il est impossible de vous joindre autrement, c’est bien connu – the post office has been stolen and the mailbox is locked.

 

J’ai bien reçu votre Bootleg Series Volume 8: Tell Tale Signs, que j’ai écouté à plusieurs reprises, histoire de faire mon boulot. Je vous félicite, mon cher monsieur. Vous avez assemblé là une collection de raretés et d’inédits qui fait déjà le bonheur de vos fans, particulièrement ceux et celles qui prisent le travail que vous avez fait avec Daniel Lanois à l’époque où il avait son studio à La Nouvelle-Orléans. On retrouve essentiellement sur ce Tell Tale Signs des versions inédites provenant de vos sessions au studio louisianais de Lanois pour vos albums Oh Mercy et Time Out of Mind, deux disques de «come-back» appréciés tant par les critiques que par vos thuriféraires, auxquelles vous ajoutez, pour faire bonne mine ou pour brouiller les pistes, des bonbons acidulés tels le 32-20 Blues de Robert Johnson (une première dans votre cas) et un splendide Cocaïne Blues enregistré live en 1997. On trouve en sus quelques musiques de film (Tell Ol’ Bill, Huck’s Tune, ‘Cross the Green Mountain) qui ne déparent pas ce bootleg des plus autorisé.

 

L’ensemble est une réussite, mais là s’arrête ma patience, monsieur Dylan! Vous venez de commettre un «Love & Theft» de trop et je n’ai plus le choix de vous dénoncer publiquement. Je vous le dis en toute objectivité critique : vous vous appropriez mon univers poétique, monsieur Dylan, et ça ne passera pas inaperçu. De toute façon, vous ne faites même plus l’effort de vous cacher.

 

Votre titre, Tell Tale Signs, est très clairement emprunté à mon dernier livre de poésie intitulé Storyville , que j’ai publié il y a plus d’un an, histoire de revisiter les racines de l’Amérique française et les chansons qui ont bercé mon enfance. TELL TALE Signs, STORYville, c’est un peu comme Dupond et Dupont, non? Cela ne peut plus passer pour un simple hasard puisque ça fait un bon moment que vous me collez aux jupes poétiques et vos méfaits à mon égard sont devenus tellement évidents et les «coïncidences» si nombreuses que les faits parlent d’eux-mêmes. Voyons voir…

 

De curieux « hasards »

En septembre 2004, je suis allée à New York afin de faire des recherches au Alan Lomax Archives sur la chanson «House of the Rising Sun», dont j’entendais m’inspirer pour écrire Storyville, un livre de poésie évoquant la Louisiane française. Comme pourra en attester Don Fleming, des archives Alan Lomax, je m’intéressais plus particulièrement à la version qu’en a faite Josh White qui était alors introuvable sur le marché. J’ai longuement discuté avec monsieur Fleming de mon intérêt pour la musique américaine et de mon intention de renouer avec les musiques de l’Amérique française afin de me défaire de mes anciennes influences – dont vous faites partie. Mon projet louisianais visait entre autres à vous sortir à tout jamais de mon univers, cher monsieur, puisque vous avez kidnappé mes oreilles poétiques dès l’âge de huit ans, soit lorsque j’ai découvert votre vieux tube «Like a Rolling Stone» et que ma pauvre mère a trouvé sa fille même pas bilingue en train de noter les paroles de cette chanson-sortilège sur 12 feuilles de papier que j’avais ensuite déchirées en lanières afin de tenter de recoller les morceaux du puzzle dans un ordre logique qui permettrait d’en dégager le sens. Et ça dure comme ça depuis plus de 30 ans.

 

Quelques semaines après mon retour de New York, alors que j’étais plongée dans l’écriture de mon Storyville, vous avez lancé le premier volume de vos Chronicles (tiens donc, on l’attendait pourtant depuis des années, celui-là) et toute la critique s’est emballée pour ce chapitre intitulé «Oh Mercy» dans lequel vous narrez vos aventures au studio louisianais de Daniel Lanois et vos virées en Harley dans les bayous du pays cajun… Ah non, me suis-je dit, j’écris ce livre pour sortir le Bob de ma vie et le voici parti sur la route de Thibodaux.

 

Cela eut été moins troublant si vous n’aviez chanté sur scène, le 13 octobre 2004, la chanson «No More One More Time» popularisée par le chanteur cajun Jo-El Sonnier, une rareté que vous n’aviez pas revisitée depuis l’été 1990 (dont une fois à Montréal).

 

Je vous avoue que j’ai trouvé cela bien troublant, mais comme j’ai mon propre univers poétique, qui n’est pas le vôtre, je me suis dit que vous finiriez par me lâcher les bayous et me laisser errer librement dans mon Storyville. Que non…

 

En décembre 2004, vous publiiez en vous servant de vos contacts au magazine Uncut la compilation Tracks that Influenced Bob Dylan contenant ma version de prédilection de «House of the Rising Sun», celle de Josh White. Votre version à vous a toujours été celle que vous avez volée à Dave Van Ronk qui l’avait volée à Josh White qui avait remanié celle de Woody Guthrie qui était aussi celle de Leadbelly… Pourquoi vous intéressiez-vous soudainement à ma version préférée de «House of the Rising Sun», ce refuge des femmes perdues de La Nouvelle-Orléans, mmh?

 

«Bob Dylan me trousse les jupes poétiques», me suis-je dit. Pendant un moment, vous m’avez laissée tranquille.

 

Mais en décembre 2005, ces «coïncidences» ont repris de plus belle. À la fin d’une critique du livre L’Album Bob Dylan 1956-1966 publiée dans les pages du journal Le Devoir, j’écrivais: «Maintenant qu’il a vidé ses hauts de garde-robe, il va peut-être nous l’envoyer sa nouvelle galette d’inédits inspirés» (vos fans attendaient la suite de Love & Theft depuis plus de quatre ans, il faut dire). Un petit mois plus tard, on annonçait que vous commenciez à répéter les chansons de Modern Times, lancé à l’été 2006. Cette fois-là, j’ai bien ri, je dois vous dire: «J’ai du power sur Bob Dylan, c’est évident!»

 

À l’été 2006, juste avant la sortie de Modern Times, Todd Haynes est venu tourner à Joliette et en Estrie le film I’m Not There, qui raconte votre vie de grande star ayant les moyens de pourchasser une poète jusque dans son jardin… «C’est reparti», ai-je grogné, et j’étais en effet loin d’être à bout de «coïncidences».

 

En novembre 2006, après avoir passé quatre années cantonné derrière votre clavier, vous avez repris votre guitare électrique le soir de mon anniversaire pour pousser ma chanson préférée des Clash: London Calling. J’ai eu bien envie de vous appeler ce soir-là pour vous demander ce que vous me vouliez au juste. D’autant plus que vous avez chanté le même soir, pour la toute première fois sur scène, la chanson «Waiting for You» que vous aviez composée pour le film Divine Secrets of the Ya-Ya Sisterhood, une histoire qui se passe… en Louisiane. Encore!

 

«Mais que me veut donc ce poète dévoyé qui me trousse les jupes poétiques de partout dans le monde?» me suis-je demandé non sans frayeur, alors même que j’allais rendre la version finale de Storyville à mon éditeur.

 

Quelques mois plus tard, en mars 2007, alors que je m’apprêtais à traduire le livre Swinging in Paradise: The Story of Jazz in Montreal de John Gilmore, vous vous serviez cette fois de vos contacts chez Starbucks pour m’envoyer dans les pattes une compil contenant La Flambée montalbanaise de Gus Viseur, ce célèbre accordéoniste du Hot Club de France qui a vécu à Montréal de 1960 à 1969. Même pas moyen de vous échapper comme traductrice: comme Dada et comme Dieu, vous êtes partout!

 

Un mois plus tard, en avril 2007, j’attendais fébrilement la sortie de mon Storyville – qui représentait aussi pour moi la sortie de « Dylanland », d’où fébrilité. Le 12 avril, quelques jours à peine avant la sortie de Storyville, mon humble hommage aux femmes perdues des bordels de La Nouvelle-Orléans, vous chantiez live à Newcastle la chanson «House of the Rising Sun», que vous n’aviez pas chantée en spectacle depuis le 18 juin 2000, mes sources sont formelles. Qui plus est, vous ne l’avez chantée sur scène que huit fois depuis 1962. À prime abord, on aurait pu prendre cela pour un hommage aux Animals, célèbre groupe de ce patelin qui vous a volé cette chanson que vous avez volée à Dave Van Ronk qui l’avait volée à Josh White pour en faire un succès électrique. Mais vous ne me la ferez pas à moi, monsieur Dylan, puisque j’ai bien vu que tous les soirs suivants, vous avez chanté « When the Levee’s Gonna Break », clin d’œil évident à un autre genre de bordel de La Nouvelle-Orléans, pour cesser bien «subtilement» de la chanter dès le lendemain de la sortie de mon livre. À partir de là, il est devenu bien clair pour moi que vous aviez décidé de faire disparaître ce livre duquel vous vous êtes inspiré pour donner un petit vernis français chic à votre carrière dominée par le «Cow-boy Code» et le catalogue des chapeaux de M. Stetson.

 

Et en voici la preuve, monsieur Dylan: le 30 juin 2007, à l’occasion du Festival de jazz de Montréal, la chaîne radio CIBL m’invitait à lire un extrait de mon Storyville sur l’esplanade de la Place des Arts, au profit des centaines de spectateurs venus expressément ce jour-là pour entendre une obscure poète québécoise faire revivre le berceau louisianais du jazz, c’est bien évident.

 

Quelques jours plus tard, soit le 4 juillet 2007 – jour de la fête nationale des Américains -, vous veniez planter votre star-splangled banner musical à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA, aussi triomphant que ce jour de mai 1966 où vous avez fait la même chose à Paris, profitant de cette visite pour trousser les jupes poétiques de Françoise Hardy, comme en atteste une célèbre photo.

 

Ce jour-là, vous voyant recevoir le prix «Jazz Spirit» alors que mon propre Storyville sombrait déjà dans l’oubli et que je m’échinais dans l’ombre à traduire une histoire du jazz à 17 sous le mot pendant que vous remportiez tous les honneurs pour un travail qui m’appartient en propre, j’ai décidé de sortir à tout jamais de Storyville et de renoncer à ma carrière poétique. Je me disais qu’ainsi, j’en aurais au moins fini avec ce troussage de jupes poétiques qui durait depuis trois ans.

 

Sachez monsieur Dylan que s’il est permis de «trousser une chanson» dans nos contrées françaises bien éduquées, il est interdit de trousser les jupes poétiques d’une femme qui n’a pas donné son plein consentement. Reluquer les jupons poétiques d’une femme sans défense pour dévoiler ses secrets d’alchimie sémantique au monde entier, c’est rien moins qu’un crime, cher monsieur! Je n’ai rien contre les détournements poétiques lorsqu’ils sont faits dans les règles de l’art. Je suis notoirement connue localement pour avoir lu les théories de Guy Debord à ce sujet et j’en profite d’ailleurs pour saluer vos détournements du poète confédéré Henry Timrod: non seulement avez-vous fait cela dans les règles, mais je dirais même que vous y êtes allé avec panache! Seuls les critiques ignares y trouveraient à redire.

 

Va pour les emprunts de bon aloi, donc, mais vous avez montré votre vrai visage le 21 novembre 2007, jour de mon anniversaire – encore! – lorsque vous avez lancé dans tous les cinémas du continent ce film au titre bien curieux quand on y pense, I’m Not There, puisque dans mon cas, justement, vous êtes toujours là. Je croyais pourtant en avoir fini avec vous et avec cet univers décadent des bordels de La Nouvelle-Orléans que vous aimez tant. J’ai déjà vu trousseur de jupes poétiques, mais le moins qu’on puisse dire, c’est que vous êtes persévérant. Vous ne vous contentez plus de détourner ma poésie, d’ailleurs, c’est toute ma vie que vous détournez en même temps!

 

J’en ai eu la preuve ultime, l’été dernier, lorsqu’on a annoncé la sortie de ce Tell Tale Signs que j’ai maintenant entre les mains: un bootleg presque entièrement composé de titres enregistrés au studio cajun amovible du Français d’Amérique Daniel Lanois… Je me croyais enfin sortie à tout jamais de Storyville, mais voici que vous m’y ramenez, apparemment convaincu que ce «Love & Theft» ma foi des plus acharnés pourra passer inaperçu…

 

Vous me troussez depuis quatre ans, monsieur Dylan, et devant votre acharnement «yankee», j’ai dû consulter de hautes instances poétiques locales, qui ont porté d’autres faits troublants à mon attention…

 

Dylan attaque-t-il l’Amérique française?

Outre votre curieuse attitude à mon égard et votre indéniable intérêt pour mes jupes poétiques, nous avons noté, sur le plan collectif, une autre série de coïncidences qui nous laissent croire que vous avez une dent contre l’Amérique française.

 

Car il doit bien y avoir une raison pour laquelle chaque fois que vous vous inspirez de la Louisiane, une catastrophe s’abat sur notre collectivité de fiers résistants gaulois.

 

En 1989, vous avez publié l’album Oh Mercy enregistré au studio de Lanois à La Nouvelle-Orléans. Peu après, il y a eu un déversement de 660 litres de BPC dans la rivière St-Maurice et quatre mois plus tard, un stock de 10 000 pneus brûlait à La Prairie. Jusque là, aucun lien évident avec vous, mais attendez voir… En 1990, vous nous avez fait la surprise d’interpréter à l'Université de Montréal la chanson «No More One More Time», un emprunt au répertoire du chanteur cajun Jo-El Sonnier. Deux mois plus tard éclatait la célèbre Crise d’Oka – et voilà qui est bien étrange. À l’automne 1997, vous avez lancé Time Out of Mind, un autre album swampé par Daniel Lanois; trois mois plus tard, nous avons eu droit à la tempête du verglas, qui a détruit une bonne partie des pylônes de l’Amérique française. Ça commence à faire bien des catastrophes pour un seul homme, monsieur Dylan, mais vous avez cru bon en remettre une louche en 2005 lorsque vos récentes incursions sur la route de Thibodaux et dans le songbook de l’Amérique française ont fini par mener à l’ouragan Katrina que l’on sait. Tout cela est difficile à prouver sans dévoiler publiquement nos secrets respectifs d’alchimie poétique, bien sûr, mais il ne fait aucun doute pour nous que vous troublez les ondes poétiques de l’Amérique française.

 

Du troussage de jupes poétiques aux catastrophes environnementales, vous râtissez large, c’est le moins qu’on puisse dire! Quel problème vous posent donc l’Amérique française et les poètes franco-indépendantes qui désirent s’affranchir de leurs anciennes influences, cher monsieur?

 

Votre œuvre est peuplée de «French Girls» qui ne vous ont donné que de bons moments, mais que vous traitez la plupart du temps comme autant de muses muselées condamnées à tout jamais à la pénombre de votre back catalogue. Il y a la Brigitte Bardot de «I Shall Be Free», la «Girl From France» de «Bob Dylan’s 115th Dream», la «Saint Annie» de «Just Like Tom Thumb’s Blues», la célèbre «French Girl» de «Stuck Inside of Mobile», celle qui vous donne un «call from Louisiana» dans «Long Distance Operator», la gitane illettrée de «One More Cup of Coffee», la femme au «Panama hat» de «Black Diamond Bay» (il doit bien y avoir une raison pour laquelle cet étranger lui dit: «My darling, je vous aime beaucoup»), la «French Girl in paradise» dans «Dark Eyes», celle qui vous fait visiter le «gay Pa-ree» dans «Not Dark Yet», auxquelles pourraient s’ajouter la «mistitled prostitute» de «Chimes of Freedom» et cette «French Girl» que vous avez chipée au duo folk Ian & Sylvia en 1967 pour la séquestrer dans un célèbre sous-sol de Woodstock avec vos complices du groupe The Band. I know you well, cher monsieur, I know you well !

 

Et cela, c’est sans compter toutes celles que vous avez dévoyées pour jouer dans votre film Renaldo & Clara, profitant de vos escales à Montréal et à Québec lors de la tournée de la Rolling Thunder Review en 1975 pour tourner des scènes évoquant les bordels de La Nouvelle-Orléans (tout cela fut coupé au montage au profit d’une troupe de show-girls américaines). Cette fois-là, déjà effrayée par l’effet que vous aviez sur moi et ayant entendu dire que vous recrutiez des «French Girls» locales pour votre bordel ambulant, ma pauvre mère m’a gardée cachée sous son lit pendant plusieurs jours, me rinçant ensuite les oreilles avec les grands succès de Charles Aznavour et de Joe Dassin pendant toute une semaine pour neutraliser vos mauvaises influences et contrecarrer les plans sordides que vous aviez déjà pour moi à l’époque.

 

J’ai échappé au bordel de Renaldo & Clara, mais 30 ans plus tard, vous me troussez toujours, tout en semant la pagaille chaque fois que vous pénétrez l’univers musical de l’Amérique française…

 

Quel est donc le lien entre tout cela, monsieur Dylan, le signe révélateur?

 

Les «French Girls». Vous avez un problème avec la nature farouchement indépendante des «French Girls» et vous souhaitez les maintenir de force dans des rôles de muses débauchées afin de pouvoir mieux les trousser et vous approprier leur univers poétique, l’air de n’y pas toucher…

 

Rituel poétique d’urgence

Puisque je ne suis après tout qu’une humble «French Canadian poet from the XXIst century», vous avez cru vous en tirer à bon compte. Mais je vous ai démasqué, monsieur Dylan, et dénoncé aux plus hautes instances poétiques de nos contrées, qui ont jugé la situation très grave.

 

Un troussage de jupes poétiques aussi acharné que celui que vous m’imposez depuis quatre ans est déjà un acte délictueux qui demande réparation. Vous n’avez pas le droit de prendre des «French Girls» en otage pour en tirer profit. Mais le fait que vous tentiez en plus d’imposer votre «Cow-boy Code» dans l’univers hautement sophistiqué de la chanson française d’Amérique et que vous débarquiez maintenant avec deux bonnes douzaines de titres enregistrés dans la casbah cajun de Daniel Lanois  nous fait craindre le pire. Après les BPC, la Crise d’Oka, le verglas et l’ouragan Katrina, quelles horreurs guettent encore l’Amérique française à cause de vous, par Toutatis?

 

Vos manières de cow-boy impérialiste troublent nos ondes poétiques au plus haut point et puisque la sortie de votre Tell Tale Signs risque de nuire au bon déroulement du 400e anniversaire de la ville de Québec – the French were here first, monsieur Dylan, ça vous débine, han? -, nous nous voyons forcés de recourir à notre rituel poétique le plus complet et le plus complexe par mesure préventive.

 

Nous avons donc formé une troupe poétique d’urgence, la Revue du Tonnerre Rrroulant, qui se déploiera dès aujourd’hui en des points stratégiques de nos terres poétiques afin de prévenir les dégâts que risque de provoquer cette nouvelle incursion de votre part dans les ondes poétiques de l’Amérique française.

 

Nous irons d’abord lire le texte «The Rights of Woman» sous la statue de Robert Burns, auquel je donnerai voix, au square Dominion, avant de nous diriger vers le parc Lafontaine où monsieur Ian Ferrier lira «Le chant d’un patriote» de Félix Leclerc. Ensuite, madame Myriame El Yamani lira au pied du monument de Charles de Gaulle le texte «On est tannées» du Front de libération des femmes du Québec, puis madame Victoria Stanton nous entraînera vers le monument de la putain inconnue dans le Red Light où elle mettra en lecture le «Travailler c’est trop dur» de Zachary Richard. Nous irons ensuite au sanctuaire de Kateri Tekakwitha à Kahnawake où madame Kary-Ann Deer lira «Bury My Heart at Wounded Knee» de Buffy Ste-Marie. Nous profiterons de cette escale en terre Mohawk pour pratiquer une cérémonie du potlatch qui nous permettra d’offrir à nos hôtes ce cadeau incroyablement somptuaire: le coffret 50 Grands succès du folklore québécois de la Collection Héritage, une boîte de thé à l’érable et une bouteille de NectArt de Fleurs 100% pur provenant du Marché du Vieux. Libres à eux de nous rendre la pareille dans un mois ou dans 100 ans s’ils en ont envie. Pour conclure ce rituel poétique éminemment complexe, nous irons ensuite à Sherbrooke, en Estrie, pour entendre monsieur Michel Garneau, Grand Alchimiste devant l’Éternel poétique, nous lire le texte «Français et Anglais» de Leonard Cohen au pied de la statue de l’ange gothique de la rue King, et monsieur Jean-Marc Massie, spécialiste ès modernité vernaculaire, nous accueillera au retour au pied de la statue d'Émile Nelligan, au carré Saint-Louis, pour lire les propos poético-théoriques forts sensés  de T. S. Eliot et de Guy Debord. Des invités spéciaux se joindront à notre cirque invisible tout au long de cette tournée des statues de la Revue du Tonnerre Rrroulant pour entonner des chants célébrant les racines tordues de la chanson française d’Amérique.

 

Comme vous le voyez, cher monsieur Dylan, vos manières de yankee impérialiste à l’égard des «French Girls» locales et le curieux effet de vos incursions dans l’univers musical de l’Amérique française nous obligent à déplacer beaucoup d’air, c’est le moins qu’on puisse dire.

 

Bob Dylan à l’épreuve

Malgré les preuves que nous détenons contre vous, énumérées plus haut, nous avons décidé de vous accorder le privilège de participer à ce rituel, ce qui nous permettrait de vous encadrer un peu et qui témoignerait de vos bonnes intentions à mon égard et à l’égard de toutes les «French Girls» qui vous ont servi de muses au fil des années. Cela vous permettrait aussi de vous engager publiquement, à l’occasion du 400e anniversaire de Québec, à respecter désormais les règles poétiques et musicales de l’Amérique française, où vous ne pouvez appliquer votre «Cow-boy Code» de manière unilatérale et comme bon vous semble.

 

Nous vous proposons donc de profiter de votre tournée au Nord de l’Amérique du Nord, cet automne, pour interpréter sur scène les morceaux suivants, en guise de réparation pour tous ces pylônes que vous avez brisés et toutes les « French Girls » que vous avez troussées: le succès du cajun Jo-El Sonnier «No More One More Time» (ce qui veut dire «j’m’excuse, je le ferai plus»), la chanson «The Guns of Brixton» des Clash, histoire de nous montrer ce que vous avez dans le posse et, finalement, une version électrique de «House of the Rising Sun», qui serait pour nous l’équivalent d’un «Vive les French Girls libres!» témoignant de vos bonnes intentions à l’égard des muses et trobairitz de l’Amérique française. Libre à vous d’aller vous jucher en bord de scène tel un Roméo au balcon pour faire cette déclaration en bonne et due forme, si l’envie vous en prend, et nous l’envoyer «bien hardiment» de la ville qui vous conviendra.

 

Si vous relevez ce défi, nous vous accorderons le statut de citoyen d’honneur de l’Amérique française, de même que le titre de «gentilhomme poétique du cru» qui n’a encore jamais été décerné à un étranger. Exprimez clairement à la face du monde vos intentions réelles à mon égard et à l’égard de toutes les «French Girls» de la république invisible de l’Amérique française et je trouverai bien un moyen de vous montrer, cher monsieur, «how loyal and true a woman can be».

 

Si vous décidiez de nous ignorer, nous conclurions au troussage de «French Girl» de mauvais aloi, et les muses poétiques de l’Amérique française refuseraient à tout jamais de vous adresser la parole. Vous seriez de surcroît «fiché» au Bureau des Hautes Instances poétiques de l’Amérique française, qui se chargeraient de vous couper l'envie de recommencer.

 

Vous avez pris de grands risques en vous dévoilant ainsi et votre honneur est en jeu, monsieur Dylan. Voyons voir si vous avez la trempe d’un gentilhomme du cru ou si vous n’êtes qu’un vil trousseur de jupes poétiques parmi tant d’autres. Malgré mon ire, je vous souhaite tout de même une fort belle tournée automnale dans les terres du North Country. Et merci pour le bootleg huitième du nom, cher monsieur.

 

Some French Girl

 

 

 

 

Prochainement dans La Gazette de l'Amérique française:

 

- La différence entre la musique cajun, créole et zydeco

- Quelle mouche a piqué Nicolas Sarkozy?

 

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